Littérature

Idéologie du progrès

Dzie panine dzieci?
Dzie panina ziemia?
Panine krowy? Świni? Kury?
Panina rzeka, panina chata,
panine drzewo?
Dzie?

Ce qui m’a toujours hanté c’est l’image de ce mec de mon village, un type qui était parti gagner son pain en Italie et au bout de plusieurs années de trime, d’après ce qu’on en racontait, s’était rentré avec comme unique patrimoine une brosse à dents. L’image de ce gars, sa pauvre brosse à dents à la main, de retour chez lui, désabusé, s’était tellement bien ancrée quelque part au fin fonds de ma tête que quand je pense à mon parcours à moi, elle resurgit à chaque fois. Une hantise de ne rien…quoi ? accumuler ? réussir ? C’est ma grand-mère, et surtout ma mère qui me dit souvent, mais rentre, qu’est-ce qui te retient là-bas ? Pourvu que tu rentres pas comme l’autre avec sa brosse à dents ! Parfois j’ai envie de rentrer au pays comme lui, prendre juste une brosse à dents. Pour faire chier… Enfin, bref. Remarquez c’est à la mode en ce moment, le minimalisme.
Quant à l’exergue ci-dessus, il provient du roman Konopielka (1973) dont l’auteur est Edward Redliński. Cette citation à elle seule répond à la question quel type d’ancrage, d’enracinement il peut être sain d’avoir. Elle dit : Où sont donc vos enfants mademoiselle ? Votre terre ? Vos vaches, vos gorets, vos poules ? Où est votre rivière, votre maison, où est votre arbre ? Mais où sont-ils ?!
Konopielka raconte l’histoire d’un village inaccessible, perdu en plein milieu d’un marais, quelque part où le progrès peine vraiment à pénétrer. En plein automne, Kaziuk, un paysan romantique mais quelque peu soupe au lait, découvre que sa vache a mis bas un mois avant le terme. En plus, le petit veau ne trouve d’intérêt qu’aux yeux de la jument qui se met à lui prodiguer des soins post-nataux. Tout naturellement, comme pour la remercier, le petit veau semble émettre des hennissements plutôt que des beuglements. Mauvais signe. Au même moment, un nouveau vagabond arrive au village et passe près de chez Kaziuk, mais celui-ci, dépassé par l’histoire du veau chasse le gueux sans lui offrir à boire ou à manger. Kaziuk s’en veut aussitôt car Jésus lui-même ne passe-t-il pas déguisé en cloche en demandant la charité à son peuple ? Par effet de boule de neige, ces événements prémonitoires amèneront Kaziuk à accueillir chez lui, pour l’année entière, une enseignante tout juste arrivée par barque avec d’autres fonctionnaires qui parlent d’assécher le marais. Différente de sa gentille femme mainte fois grosse d’enfants et de pommes de terre trop souvent au menu – la jeune prof, brune, fine et dégingandée, aux mirettes aussi noires que sa chevelure, enseigne à lire et à écrire aux enfants du village. C’est elle qui parle à notre paysan des bienfaits du progrès. Une fois que le marais sera asséché, les gens auront l’électricité, des machines et pourront facilement aller en ville, travailler à l’usine ! Mais Kaziuk bloque sur le début de la phrase et a du mal à la croire. Assécher le marais ? Comment est-ce possible ? On n’assèche pas un marais ! Tout comme on ne déplace pas une montagne, pas vrai ? Même si Kaziuk est sous le charme de cette femme, qui au demeurant lui apprend que la Terre est ronde, il lui reproche de lui enlever tout ce qu’il chérissait : son arbre, sa façon de vivre en accord avec la Nature, son marais, sa communauté, son fils qui prend la grosse tête quand il apprend à son père à écrire. C’est là que désespéré, acculé, il lui pose toutes ces questions citées plus haut, questions aux quelles l’enseignante ne répond rien, qu’elle ne comprend peut-être même pas.
Je me les pose aussi. J’ai une brosse à dents, ça oui. Mobile, flexible, déraciné, aliéné, je vis dans le monde que l’enseignante a prédit à Kaziuk. C’est un monde où le progrès technique est une idéologie. C’est un monde où le progrès technique est devenu une force autonome, avec plus d’impact sur nos vie que la lutte des classes. Un monde où l’efficacité et l’innovation ont été sacralisées et érigées en objectif suprême, un monde où l’industrialisation ne connaît pas de limites, tout comme la publicité.
Malgré tous les bouleversements que la présence de la prof aura provoqué chez Kaziuk, celui-ci va, comme contaminé par elle, adopter les idées progressistes et sera le premier à les appliquer dans son travail. Le tragique rejet de la part de sa communauté ne saura tarder. Ce roman montre un moment très intime, un événement furtif, discret et très difficile à observer chez quelqu’un, celui où l’humain succombe à l’attrait du neuf et rompt d’avec les anciens. Toujours grâce à une belle gonzesse, comme s’il fallait ça  pour faire passer la pilule. Ça vous dirait de lire ce bouquin ? Et ben, c’est pas possible ! Pour l’instant …

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